En cette année 1978, l’Académie drômoise des Lettres, Sciences et Arts célébrait son vingtième anniversaire. Paul-Jacques Bonzon en fut un des éminents membres fondateurs. Dès sa fondation l’Académie se dota d’un bulletin dont la rédaction était confiée à un comité qui, en ce début d’année 1978, se composait de Claude Boncompain, Paul-Jacques Bonzon, Gaston Junillon et du Dr Jacques Sarano. Le 10 septembre, après la sortie traditionnelle de l’Académie, dans le Diois, l’assemblée générale se tenait à la mairie de Die. Mais, lors de la séance suivante du 17 novembre, le rapporteur mentionnait qu’entre cette séance et la précédente, « l’Académie avait perdu un de ses membres les plus attachants, Paul-Jacques Bonzon, grand prix du Salon de l’Enfance. C’est pourquoi, précisait-il, cette séance fut marquée par un émouvant hommage à l’homme et à l’écrivain par son ami le Docteur Sarano ».

Paul-Jacques Bonzon avait, en effet, quitté la scène de la vie le 24 septembre 1978.

Les Cahiers drômois, pour célébrer les vingt ans d’un projet initié par André Milhan, renouant avec une tradition du 18e siècle, ne pouvait manquer de rendre un hommage au romancier disparu, en ces termes : « De Paul-Jacques Bonzon, nous avons le plaisir de publier une nouvelle inédite, mais ce sont surtout les innombrables enfants qui ont été passionnés par son œuvre qui continueront à faire vivre les jeunes héros qu’il anima pour eux ».

Cette nouvelle, L’homme qui avait été Painchaux, occupe les pages 9 à 18 du bulletin de 1978, publié en 1979.

J’avais eu le bonheur d’en prendre des clichés, en 2007, lors d’un de mes passages dans la Drôme pour préparer ce qui allait devenir une biographie. Ces clichés, hélas, ne sont pas d’une qualité suffisante pour en permettre la reproduction. Aussi, je me suis astreint à en faire une transcription aussi fidèle que possible y compris les coquilles d’impression.

Contrairement à celles dont Paul-Jacques Bonzon, le nouvelliste, nous avait habitués, cette nouvelle posthume n’est pas destinée aux enfants. C’est une nouvelle pour lecteurs adultes. Bien que la date d’écriture ne soit pas connue, elle appelle une lecture attentive, analytique et interprétative au regard de la maladie et de la disparition du romancier.

Peu connue, il nous a semblé important que les Amis de Paul-Jacques Bonzon aient accès à cette nouvelle que, personnellement, je considère comme un marqueur essentiel de l’œuvre du romancier.

Yves Marion, président des Amis de Paul-Jacques Bonzon, 14 juin 2020.

Cahiers dromois. 1979

Paul Jacques Bonzon

L’homme qui avait été Painchaux

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Quand il entra, le patron du bar lui dit en riant

– Vous avez l’air heureux, ce soir, Monsieur Painchaux ?

Painchaux parut étonné de la remarque. Il se regarda dans la glace, au fond du café, une ancienne belle glace, mais étoilée par deux balles perdues, pendant la guerre.

– Ça se voit tant que ça, patron ?

– Peut-être pas tant que ça, mais ça se voit !

– Ah ! fit Painchaux.

Sans savoir pourquoi, il fut honteux que quelqu’un remarquât sa bonne humeur… honteux n’est peut-être pas le mot, mais il aurait préféré la garder pour lui égoïstement. Du bonheur qui transpire, c’est du bonheur qui s’en va… tout comme la sueur, pensa Painchaux ; elle rafraîchit le corps, mais en attendant c’est de l’eau qu’on perd.

Il s’assit dans un coin, face à la glace, pour contempler son bonheur. Quelle tête pouvait-il bien avoir ?

Au fait qu’est-ce que cela pouvait dire pour lui : être heureux. Le bonheur, il en connaît des tas de sortes. Cette question de la composition du bonheur il se l’était souvent posé. Était-il fait de petits bonheurs superposés, ajoutés, entassés ou bien d’un tout bien serré, comme un bloc de pierre ? …

Ainsi le patron lui avait trouvé l’air heureux. Après tout, il avait peut-être raison, le patron, mais lui, Painchaux, aurait préféré ne pas le savoir.

– C’est vrai, se dit-il, c’est comme pour mon doigt.

C’était vers la fin de la guerre au maquis, il jouait au ping-pong avec des copains. Le filet n’était pas au milieu de la table. Alors il avait compté les distances avec l’écartement du pouce et de l’index. Comme il avait répété l’opération en changeant de main, un copain avait remarqué que l’index de sa main droite était un peu plus court que l’autre. Tout d’abord, Painchaux avait ri. Pourtant c’était vrai. Ainsi il était arrivé jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans sans connaître son infirmité. Ça n’avait pas beaucoup d’importance ; pourtant cette petite difformité l’avait tracassé. Il avait cherché dans des bouquins de médecine ce que cela pouvait dire et, pendant longtemps, il avait évité de poser en même temps les deux mains sur une table de peur qu’on remarquât quelque chose… Eh bien ! Pour sa bonne humeur aussi, il aurait préféré ne pas se savoir.

Là-dessus, il se reprit à réfléchir et, comme il avait soif, commanda un autre verre.

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– Eh ! bien, fit le patron, à quoi pensez-vous dont en vous regardant dans la glace ?

– J’ai le droit de contempler ma bonne humeur… c’est une chose qu’on ne voit pas tous les jours.

Le ton de la réponse était douteux à mi-chemin entre la plaisanterie et l’ironie amère. Le patron jeta vers son client un regard oblique :

– Ça vous a déplu que je vous dise ça tout à l’heure ?

Painchaux haussa les épaules. Au même moment, une image venait de lui passer devant les yeux… pas une image vécue, une sorte d’image symbolique comme il lui arrivait d’en avoir. C’était un jardin plein de fleurs. Au milieu de toutes ces fleurs : une rose splendide ; mais si épanouie qu’on la devinait prête à s’effeuiller. Un voisin faisait au jardinier force compliments sur la rose qui à elle seule, valait toutes les autres fleurs réunies ; compliments perfides puisqu’ils faisaient mieux sentir au jardinier la brève durée de sa joie et la médiocrité de ce qui restait quand la rose serait tombée. Cette image ressemblait curieusement un rêve… après tout, c’en était peut-être un ? Toujours est-il que Painchaux éprouva soudain de la haine pour le patron du bar. Il venait de comprendre pourquoi sa réflexion de tout à l’heure lui avait déplu.

Alors, il vida son verre, jeta l’argent sur le comptoir mais au moment de sortir, il aperçut son chapeau oublié sur la banquette. En revenant le prendre, il vit encore une fois, dans la glace, sa tête à lui ; Painchaux, sa tête d’homme soi-disant heureux, mais une tête déformée, morcelée parce qu’il se regardait à l’endroit où la glace était étoilée.

Dehors, la nuit tombait. Le jour luttait désespérément de toutes ses forces pour tenir pied aux lampes électriques qui venaient de s’allumer. Tout à l’heure, en entrant au café, Painchaux avait en tête un programme bien établi pour sa soirée, un programme qu’il n’avait en somme qu’à suivre pour être heureux, il le vécut, par avance.

À huit heures, huit heures et demie, il entrerait à son petit restaurant-pension de la rue Charrière où il mangeait midi et soir. Il connaissait le menu d’avance : soupe grasse avec beaucoup d’yeux mais peu de solide ; beefteack racorni, légumes et, pour finir, l’inévitable pomme flétrie. Comme d’habitude, la patronne lui approcherait une demi bouteille de rouge ordinaire, sans qui la réclame, parce que c’était un rite… mais justement, ce soir il ne prendrait pas du rouge ordinaire mais du Beaujolais et comme la patronne s’en étonnerait, il répondrait simplement :

– Ce sera comme ça tous les jours maintenant !

Puisque, aujourd’hui, il venait de monter en grade dans son administration, en passant chef de bureau, il pouvait se permettre ce supplément. Non, ce n’était pas du snobisme, d’ailleurs le gros rouge lui avait toujours fait mal. Après le dessert, il passerait sa serviette dans son anneau, son anneau marqué sept et, toujours à cause de son avancement, il fumerait un cigare qu’il avait déjà en poche. Ensuite, il flânerait jusqu’à dix heures et rentrerait chez lui, c’est-à-dire dans sa chambre de la rue Jean Lemaître, au troisième étage. Il y arriverait avant d’Isabelle mais si par hasard il était en retard, et l’attendrait puisqu’elle avait sa clef. Il la voyait apparaître sur le pas de la porte. Elle sourirait et viendrait s’asseoir sur ses genoux et il l’embrasserait sous ses cheveux, dans la nuque alors, elle dirait, heureuse :

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– Pense que nous avons ne (sic) [une] grande heure à nous !

Ensuite, ou bien ils resteraient assis côte à côte sur le lit ou bien ils se coucheraient… non, ce soir, ils avaient trop de choses à se dire. Il laisserait d’abord Isabelle lui répéter pour la centième fois que c’était vraiment une chance cet emploi d’ouvreuse qui lui permettait de filer après le dernier entr’acte et de le rejoindre, puis il ne lui annoncerait la grande nouvelle du jour : son avancement. Alors, ils referaient encore une fois des projets pour le jour où elle serait libre… car, maintenant, c’était sûr, elle serait libre bientôt. Huit jours plus tôt, pendant une discussion, son mari l’avait frappée. Elle avait eu des bleus un peu partout, sur les bras, au-dessous du sein droit. Un médecin avait fait un certificat ; c’était un gros atout pour le divorce. Ils parleraient donc de leur bonheur à portée de la main et il embrasserait les bras d’Isabelle à l’endroit des bleus et sur le sein droit aussi. Enfin, vers minuit, Isabelle partirait ; Il accompagnerait jusqu’à l’entrée du métro et reviendrait tranquillement se coucher.

Ça, c’était le programme prévu, le programme d’un Painchaux heureux, mais depuis tout à l’heure quelque chose était changé. Bien sûr, il était encore heureux mais ça l’ennuyait de le savoir.

Il allait, dans la nuit, au hasard. Il aperçut un banc et s’y laissa tomber. C’était presque l’heure de son petit restaurant où on n’aimait pas les retardataires. Tant pis, d’ailleurs, il n’avait pas faim. Quelque chose lui serrait l’estomac. Et puis, son restaurant le dégoûtait, toujours les mêmes menus. Il avait envie de changer de programme.

Un couple d’amoureux passa pas très loin, sans le voir, car le banc était loin du réverbère. L’homme tenait la femme par la taille ; la femme sentait bon. Ils marchaient vite ; ils savaient sans doute où ils allaient. Painchaux pensa :

– C’est beau de savoir où on va !

Et il se dit :

– Est-ce que je sais où je vais, moi ?

Et il en revint à son patron de bar et son histoire de rose lui trottait par la tête. Pour la vingtième fois il se demanda :

– J’ai l’air heureux mais qui sait ? …

Alors, il essaya de penser à Isabelle, de la voir dans avec sa robe de lainage gris, sa petite jupe écossaise ou son imperméable, de la voir toute nue aussi. Bien sûr qu’il l’aimait ! Auprès d’elle, il ne pensait plus à rien, les autres femmes ne le tentaient pas ; il ne désirait qu’une chose : vivre avec Isabelle. Alors, pourquoi était-il fâché d’avoir l’air heureux ?

Il fit encore un effort pour mieux la voir, imaginer ce que serait leur vie ensemble, bientôt. Il réalisait bien tout le côté matériel ; ce qu’il n’arrivait pas à saisir, c’était l’état d’esprit qu’il aurait alors. Ça l’effrayait un peu. Pour se consoler, il se dit :

– Oui, je ne peux m’en faire qu’une idée et une idée est toujours plus ou moins juste puisque ce n’est qu’une idée.

À ce moment-là, passa un autre couple. Celui-là ne se tenait pas aussi serré que l’autre. Il se chamaillait à propos d’un chien. Quel chien ? Il n’entendit pas la suite, mais la femme par sa silhouette lui rappela Isabelle. Il la suivi très loin des yeux, jusqu’à ce que le couple fut absorbé par la nuit. Alors, il se mit à rire tout seul, à rire de sa propre

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bêtise, car il fallait être idiot pour se tracasser de cette façon. Il vivrait comme tout le monde d’un bon petit bonheur tranquille et bourgeois, pourquoi pas ?

Il regarda sa montre. Un peu tard maintenant pour le restaurant ; tant mieux, s’il avait faim, tout à l’heure, il irait ailleurs.

Sans trop savoir ce qu’il faisait, il descendit au métro. A l’entrée, des curieux entouraient un camelot. Des rires de gosses le retinrent. Il s’approcha. Le camelot était un petit vieux pas trop dépenaillé avec des yeux de faïence extraordinairement bleus et d’au moins trente ans plus jeunes que le reste du visage. Il vendait des souris de celluloïd qu’il posait contre le mur et qui descendaient toutes seules jusqu’à terre par petits bonds. Painchaux suivit la démonstration. Le mécanisme n’était pas compliqué : une petite roue en matière gélatineuse sur laquelle il suffisait de souffler pour la rendre adhérente.

Mais ce qui intéressait Painchaux c’était l’air à la fois convaincu et sceptique du bonhomme qui regardait fixement chacun des badauds avec une expression différente.

– Dix francs la souris, de quoi faire mourir de peu sa belle-mère, c’est pour rien. Il avait dit ça en se tournant vers Painchaux mais Painchaux ne s’intéressait pas aux bestioles, seulement aux yeux de faïence bleue du camelot. Quand, entre deux rames de métro, le couloir se trouva quelque peu vide, il s’approcha du bonhomme, lui offrit une cigarette.

– Merci, je ne fume pas, rapport à ma gorge… après, je ne peux plus parler.

– Un drôle de métier, hein ! fit Painchaux.

– Un métier comme les autres, j’aime mieux ça que de tendre ma casquette.

– Ça te dégoûte !

– Non, mais je suis un type du genre actif. Ça m’amuse de regarder la tête des gens qui lorgnent mes souris… même s’ils ne m’achètent rien.

– On ne le dirait pas.

– Ça se peut ; moi, j’ai une tête de croque-mort, même tout gosse, j’étais déjà comme ça… tenez, je suis le contraire de vous. Vous avez l’air presque gai et au fond vous êtes cafardeux.

– Possible, dit Painchaux en essayant de rire.

Mais le coup avait porté. Il se sentit mal à l’aise. Pour se donner une contenance, il acheta une souris.

– Et surtout, lui glissa le petit vieux, n’oubliez pas de souffler sur la roulette, elle se casserait la figure.

Mais Painchaux était déjà parti ; il déambulait dans les couloirs sans savoir où il allait. À l’entrée du quai, au moment où il tendait son billet à la poinçonneuse, il le lui retira vivement des mains et fit demi-tour. Une idée venait de le traverser. Il retrouva le camelot qui le regarda d’un drôle d’air, le croyant peut être de la police. Painchaux lui dit, presque a l’oreille :

– Tout à l’heure, qu’est-ce que tu m’as dit ?

 Le vieux le regarda ahuri :

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– Je ne sais pas.

– Tu as dit que j’avais l’air « cafardeux » ou bien « peut-être cafardeux ».

Soulagé, le vieux plissa ses joues :

Ça tant d’importance que ça ?

– Peut-être !

– Vous êtes de ceux qui font attention à ce que disent les autres ?

Painchaux se força à rire.

– Écoute, mon vieux, ce n’est pas tout à fait pour ça que je suis revenu. Tu restes longtemps ici ?

– J’ai encore pas mal de bestioles à liquider !

– Je te les achète.

– Toutes ?

– Oui.

– Ça, alors !

Les yeux du bonhomme s’écarquillèrent.

– Viens prendre un verre, dit Painchaux, je t’expliquerai.

Le vieux ramassa ses souris pêle-mêle, dans une valise de carton rongée aux angles… comme par ses souris. Puis ils sortirent sur l’avenue et entrèrent dans le premier bistrot. Ils s’attablèrent, face-à-face et ce fut comme si, seulement, ils venaient de se découvrir. Les petits yeux de faïence bleue intimidaient terriblement Painchaux. Il eut envie de plaquer le vieux ; mais c’était trop tard. Il s’aperçut aussi qu’il le tutoyait alors que le vieux lui disait vous. Cela le choqua mais c’était trop tard aussi. Il alluma une cigarette. Le camelot suivit son geste.

– J’en grillerais bien une aussi puisque ma journée est finie.

Painchaux tendit son paquet. L’autre ne cessait de le regarder avec l’air de quelqu’un qui attend sans savoir au juste ce qu’il attend.

– Écoute, dit brusquement Painchaux, je voudrais prendre ta place dans le couloir du métro, changer aussi tes nippes contre les miennes, entrer dans ta peau, tu comprends ce que je veux dire…

– Oui, fit tranquillement le vieux, pas du tout étonné.

Il y eut un silence. Le vieux se gratta la joue et sa barbe crissa comme une brosse en chiendent.

– Oui, je comprends, reprit-il, ce n’est pas la première fois qu’un type de votre genre prend l’envie de se mettre dans la peau d’un autre, pour voir ce que ça fait. Il y a quelques temps c’était même assez couru, la mode a un peu passé.

– Je n’ai pas envie de m’amuser.

– Je n’ai pas parlé de ça. Quand je vous disais que vous aviez l’air cafardeux !

– Sais-tu exactement ce que je veux faire ?

– Je ne suis pas assez fort pour ça.

Le vieux posa sur Painchaux un regard bleu de ciel et ajouta :

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– Vous vous dites peut-être : voilà un pauvre vieux qui n’attend rien de la vie, n’espère rien ; en me mettant à sa place je trouverai peut-être que j’ai tort de me plaindre.

– Oui, c’est un peu ça.

Satisfait, le vieux renchérit :

– C’est ce que je pensais… seulement c’est un petit jeu dangereux. Autrefois, j’étais en Afrique, au Soudan. Un jour, j’ai vu un type rester au soleil toute une journée, torse nu, pour faire comme les nègres… il en est mort… C’est pas facile de jouer aux nègres, pas facile…

Mais Painchaux n’écoutait pas, il demanda :

– Alors, tu marches ?

– Je veux bien, répondit le vieux avec un sourire goguenard… puisque j’y gagne.

Painchaux paya les deux verres et demanda les toilettes. Elles étaient à l’étage. Il sentit le regard du garçon dans leur dos. Que pouvait-il penser, le garçon, en les voyant grimper les marches ensemble. Mais ça n’avait pas d’importance.

En ôtant sa veste, Painchaux réalisa d’un coup ce qu’il allait faire, mais encore une fois quelque chose le poussait à aller jusqu’au bout. Sous sa veste élimée, et son tricot percé, le petit vieux était assez propre.

– Même la chemise, demanda le camelot en riant ?

– La chemise aussi… surtout la chemise.

Un quart d’heure plus tard, Painchaux s’installait dans le couloir du métro. Il sortit une première souris et la posa contre le mur… puis une seconde, une troisième. A la quatrième, ses doigts tremblaient si fort qu’il n’arriva pas à la placer convenablement. Il changea de main. L’autre tremblait autant. Malgré lui, il jeta un coup d’œil sur sa veste, pas si éliminée que ça, et son pantalon dépareillé qui faisait des poches aux genoux. Mais c’était la chemise qui lui causait cette drôle de sensation, comme si la peau du vieux le touchait. Désagréable ? … même pas. Au contraire, c’était bien ainsi puisqu’il voulait sortir de lui-même.

Alors, pour voir où il en était, il pensa Isabelle. Bientôt elle arriverait chez lui et ne le trouverait pas. Elle commencerait par lui en vouloir d’être en retard, lui qui n’avait rien à faire qu’à l’attendre. Puis, elle prendrait dans un tiroir du placard son tricot commencé un jour chez lui et qu’elle ne finissait jamais. Et s’énerverait, regarderait vingt fois la pendule au verre fêlé sur la cheminée. Puis, quand il ne resterait plus qu’un quart d’heure, elle griffonnerait quelques mots sur un bout de papier et s’en irait.

Malgré ça, il n’éprouva aucune envie de la rejoindre. Il était en train d’apprendre qu’un jour, ils seraient heureux, c’était autrement agréable.

Alors, il commença de jouer au camelot. Il retrouvait les boniments du vieux sans même les chercher et sa voix prenait, tout naturellement, un autre ton. Il n’avait pourtant pas bu ; elle était éraillée juste à point. Au fond, se dit-il, on a tort de plaindre trop les autres, on les imagine plus malheureux qu’ils ne sont.

Et tout en démêlant en lui ses impressions neuves, il accrochait les passants, faisait trotter ses souris. Mais c’était la mauvaise heure, celle

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qui suit la rentrée des cinémas et des théâtres. Il y avait des creux dans les allées et venues. Il rit en pensant à Isabelle. Que dirait-elle tout à coup, si elle passait devant son étalage. Arriverait-il à lui faire comprendre ? Peut-être. Elle était intelligente. Plusieurs fois elle avait remarqué qu’il n’avait pas tout à fait l’air heureux.

Au mur, en face, sur une affiche, une jolie femme exhibait ses jambes en les croisant pour faire valoir les bas, objet de la réclame. Ses jambes, elles lui rappelèrent celles d’Isabelle qu’il trouvait belles. Sur une autre affiche, un peu plus loin, une jeune lingère en collerette blanche repassait avec un fer électrique étincelant. Elle aussi, à cause de son bras potelé lui rappela Isabelle… Et dans toutes les femmes qui passèrent, il chercha quelque chose d’Isabelle. Ça devenait une obsession, une obsession agréable puisque c’était ce qu’il était venu chercher.

Il sourit de Painchaux… car, déjà, il n’était plus Painchaux. Il commençait de se voir, mieux que dans une glace, car dans une glace on se compose toujours le visage qu’on veut y trouver. Il fut pris d’une joie presque effrayante, inattendue, la joie du prisonnier qui s’évade alors qu’il n’y comptait plus. Et cela lui rappela une de ces fugues d’enfants.

Une heure, depuis qu’il était là… et déjà le temps n’existait plus. Pourtant chaque minute qui passait coupait une nouvelle ficelle qui le tenait encore à l’ancien Painchaux. Comme le vieux, il devenait hors- le-monde, avec tout de même, au fond de lui, la secrète jouissance de savoir qu’il pourrait tout renouer quand il le voudrait.

Mais au bout d’un moment, cette dernière pensée même, lui fut insupportable. Dans sa poche il sentit son porte-feuille… car il avait changé de peau mais pas abandonné le porte-feuille… Oh ! pas à cause de l’argent, il aurait bien tout donner au vieux… mais les papiers !

Il lui sembla peu à peu que sa poche s’alourdissait, que son passé gonflait comme un levain, au fond. Agacé, il retira le porte-feuille et le jeta au fond de la valise ; sous les souris. Toute suite il fut soulagé. Ses yeux revinrent aux jambes de l’affiche, aux bras potelés de la petite lingère. Son geste l’avait encore rapproché d’Isabelle. Plus il coupait de ponts, plus il se l’attachait.

Pourtant cette euphorie s’empoisonna peu à peu. Même dans la valise son porte-feuille faisait encore partie de lui. Ses papiers lui disaient :

– Painchaux, tu te mens à toi-même, tu as seulement fait semblant de nous perdre. Pense à ta tête sur ta photo d’identité, avec tes cheveux bien lisses, ta cravate bien nouée de petit bureaucrate raisonnable et prudent. Sais-tu ce que fait ton camelot, là-haut, dans la rue en ce moment ? … Il raconte l’histoire à un copain et il lui dit en riant, au copain : « Oui, mon vieux, il a voulu tout changer, même la chemise, mais tout de même pas le porte-feuille ».

A la fin, l’agacement devint intolérable. Il fouilla vivement dans la valise, grimpa sur l’avenue et, comme un voleur qui se débarrasse d’un ; butin compromettant, jeta le portefeuille dans une bouche d’égoût (sic).

Cette fois, le dernier fil était bien coupé. Il allait jouir totalement de son dédoublement. Il s’en aperçut toute suite. Les jambes de l’affiche devenaient presque excitantes et il aurait caressé avec plaisir le bras dodu de la petite lingère.

Isabelle, je le sais maintenant, c’est pour toi que j’ai fait ça.

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Bientôt, les rames de métro déversèrent les premières sorties de spectacles. Il devait être un peu plus de onze heures. Des couples passaient, les yeux égarés, comme des êtres qui ont passé trois heures sur une autre planète et ne retrouvent plus leur terre. Tous ces gens rentraient chez eux, allaient se coucher. Painchaux les regardait défiler, désabusé, avec, pourtant, le même regard curieux que le vieux aux yeux de faïence bleue. Certains passants flânaient encore malgré l’heure, s’arrêtaient devant les souris en riant très fort, d’un rire qui sonnait un peu faux. Painchaux les trouvait très tristes malgré leurs grosses plaisanteries, bientôt, il en éprouva une impression douloureuse.

Entre deux métros, il jeta un coup d’œil vers ses affiches. Les jambes au bas de soie étaient moins jolies et les bras de la petite lingère étaient replets comme des saucisses. Il essaya de penser à Isabelle. A cette heure, elle devait quitter sa chambre, elle s’en allait le long du trottoir de son pas rapide, énergique. Mais il n’arrivait pas à accrocher l’image comme d’habitude. Ou plutôt, il la voyait mais elle restait anonyme.

Quelque chose en lui se transformait. Tout à l’heure, il avait été heureux en regardant au-dedans de lui, à courte distance ; à présent, il était trop loin. En s’enfonçant dans l’âme du vieux il devenait insensible à l’extérieur et cette sensibilité lui faisait peur.

A un moment, parmi le flot des passants il reconnut un agent qui s’arrêta devant ses souris et s’amusa à les voir marcher. Qu’un agent s’arrête devant un camelot pour écouter son boniment, rien d’extraordinaire ; c’est ce que se dit Painchaux ; pourtant il se sentit mal à l’aise sans doute à cause de ses papiers. Qu’aurait-il dit si l’agent les lui avait demandés ? Il devait avoir à ce moment-là le même regard que le vieux tout à l’heure quand lui, Painchaux était revenu le trouver.

L’agent parti, il s’aperçut qu’il transpirait. Tout à l’heure en jetant le porte-feuille, il avait cru couper le dernier fil ; non, le dernier fil c’est maintenant qu’il venait de craquer. L’ancien Painchaux était mort et rien ne le remplaçait ; … même pas le petit vieux aux yeux de faïence. Il regarda ses mains qui tremblaient et dit tout haut : « Mes mains ! » mais l’adjectif avait perdu son sens possessif. Rien n’était plus à lui, il ne pouvait plus rien atteindre… atteindre quoi d’ailleurs ? … Ce n’était pas du dégoût, même pas de l’indifférence, mais du néant. « Rien, je ne suis plus rien ». Il répéta le mot plusieurs fois. Il n’était plus question de savoir s’il avait été heureux, ou s’il avait cru l’être… ou même s’il avait cru pouvoir l’être. Rien n’était vrai. Ces hommes, ces femmes qui défilaient devant lui été devenues des étrangers. Il avait envie de leur crier son néant et parla de leur faire toucher le leur. Car ces hommes et ces femmes ne savaient pas qu’ils n’avaient vécu que de rêves. Demain ils s’éveilleraient la tête bourrée d’illusions et se croiraient heureux et même si dans la journée ces illusions s’effritaient jusqu’à tomber en lambeaux, le lendemain il en construiraient de nouvelles et se croiraient encore heureux.

À ce moment, deux amoureux, se tenant par la taille, passèrent devant lui. Il les arrêta presque de force, prit la fille par le bras.

– Tenez, lui dit-il en lui tendant une souris, un cadeau du néant. Vous vous rappellerez bien ce mot, n’est-ce pas ?

La fille regarda Painchaux d’un drôle d’air et le gars qui l’accompagnait l’entraîna en lui disant quelque chose à l’oreille.

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Peu à peu l’animation fléchissait. Le dernier métro allait bientôt se vider de sa cargaison. Painchaux ramassa ses souris, boucla sa valise et s’en alla. En passant il racla ses ongles sur les bas de soie et les bras de la petite lingère mais ce furent ses ongles qui s’écorchèrent. Alors, il cracha au visage de la lingère et aussitôt, il s’effraya de son geste, lui qui ne crachait jamais par terre, même pas dans la rue.

Dehors, le froid piquait ; des ombres passaient sur l’avenue, rapides, vite effacées, comme de petites choses sans importance… Ces ombres, où allaient-elles ?… poussées par quel besoin ? Une bouffée d’orgueil monta en lui. Moi, je n’ai besoin de rien ; et il répéta plusieurs fois cette phrase, preuve tangible de sa supériorité.

Il longeait des rues, des avenues, des boulevards, et chaque fois qu’il croisait quelqu’un, il disait tout haut : Je n’ai besoin de rien.

Puis, les rues devinrent désertes. Si, de temps à autres, une ombre apparaissait encore au loin, elle faisait discrètement un crochet pour l’éviter.

Il ne se demandait pas où il allait. Il n’allait nulle part, puisqu’il n’avait besoin de rien. Il finit pourtant par arriver quelque part, sur un pont. Il s’accouda au parapet et regarda l’eau couler au-dessous. Elle ne l’attirait pas, non. Pourquoi l’aurait-elle attiré puisqu’il n’avait besoin de rien. Et pourtant, il eut envie de tremper sa main dans l’eau, rien que pour sentir le froid sur sa peau. Un besoin ? … non, un simple caprice. Et puisque c’était seulement un caprice il pouvait le satisfaire.

Il traversa le pont, descendit le long des quais et s’assit sur la dernière marche d’un escalier au ras du fleuve. L’eau faisait en clapotant sur la pierre un joli petit bruit régulier, mais, déjà, l’homme qui avait été Painchaux, n’éprouvait plus le besoin d’y tremper le doigt.

Il posa les deux coudes sur ses genoux et la tête sur ses poings. Plusieurs fois, il répéta : ne plus avoir envie de rien, c’est ça être heureux.

Pourtant, peu à peu, sa poitrine se serra ; une indéfinissable angoisse l’enveloppa. Le froid engourdit ses pies, remonta le long de ses jambes, de ses bras, dans ses mains, coula dans son dos par le col baillant de sa veste.

Mais l’homme qui avait été Painchaux répéta : Je n’ai besoin de rien.

Peut-être était-il en train de mourir ? … La mort était peut-être ce qu’il attendait puisqu’il n’aurait plus envie de rien. Pourtant, aucune envie de se laisser tomber à l’eau. Se tuer c’était encore un besoin. Non, il attendait doucement sur cette marche, il n’attendait rien.

A intervalles réguliers, la nuit lui apportait les heures sonnées aux quatre coins de Paris. Inconsciemment, il commençait de les compter, puis s’arrêtait… Il n’avait pas besoin de compter les heures.

Mais, lentement, cette euphorie changea de tonalité, devint presque douloureuse comme une jouissance trop aiguë. L’étau de sa poitrine se resserra. Ses bras et ses jambes lui firent mal. Tout son être se mit à crier sa souffrance.

Il pencha la tête vers l’eau et l’eau, soudain, lui apparût plus claire. Alors, il leva les yeux. Le ciel était en train de se débarrasser de sa nuit. L’homme qui avait été Painchaux resta longtemps le regard tendu vers la longue traînée verte qui barrait l’orient. Il voulut se lever. Ses bras, ses jambes refusèrent de se mouvoir. Il fit un immense effort. Enfin, il

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réussit à ramener la vie dans ses membres morts et à se lever. Il se pencha sur l’eau devenue presque claire. A ce moment, sans le vouloir, il poussa du pied un caillou qui tomba dans l’eau en faisant un petit « floc » qui s’entoura aussitôt de ronds grandissants… et dans ces ronds, l’homme qui avait été Painchaux découvrit son visage, un visage déformé qui avait l’air de rire.

Alors, ce fut comme une explosion. Une révolte brutale, énorme éclata en lui, contre lui-même. Son cerveau fut assailli par une vague tumultueuse de pensées et d’images d’une clarté incroyable qui se rassemblaient pour gongler (sic) et fuir hors de lui comme fuient les bulles de savon au bout de la paille… car elles fuyaient, ses pensées de la nuit, elles fuyaient en désordre comme un troupeau pourchassé, elles fuyaient en même temps que fuyait la nuit…

Regardant ses vêtements, … ses vêtements qu’il n’avait pas encore vus à la lumière du jour, il se rappela ce qui s’était passé. Une dernière fois ses lèvres voulurent dire : Je n’ai besoin… Mais elles s’arrêtèrent là. L’homme qui avait été Painchaux redevenait Painchaux, un Painchaux qui avait honte de ses nippes râpées, un Painchaux qui pensait à Isabelle, à son avancement, au petit verre de beaujolais qu’il boirait ce soir, à ses petites joies d’homme comme les autres qui sont heureux simplement parce qu’ils ne se demandent pas s’ils sont heureux.

La tête toute pleine de ces fils qui un à un se renouaient, il remonta sur la rive, traversa le pont.

A un carrefour, il s’arrêta au bord du trottoir et se mit à rire tout seul en regardant quelque chose. Un marchand de journaux qui passait, s’arrêta, lui aussi, pour voir ce qui le faisait rire. Mais il haussa les épaules :

– Pauvre type !

Et Painchaux répéta :

– Pauvre type !

Car le marchand de journaux ne pouvait pas comprendre. Mais ça n’avait pas d’importance.

Ce que regardait Painchaux c’était l’affiche du métro, celle de la petite lingère à colerette (sic) blanche qui ressemblait à Isabelle…

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